From a distance 


Photographies, Paris, Versailles, France, 2024 

J’ai fabriqué cette série à partir d’un travail de commande réalisé pour un tour opérateur spécialisé dans les voyages destinés aux Afro-Américains. Des dispositifs qui répondent avant tout à deux besoins : premièrement, produire un sentiment de sécurité dans des contextes où les personnes de couleur sont au minimum traité différemment des blancs et au pire avec violence; deuxièmement, axer les visites sur l’histoire des afrodescendants dans le monde suite aux invasions impérialistes, à la traite des esclaves et aux vagues de migration qui en ont découlé.

J’aimerai souligner à cette occasion le mode de fonctionnement particulier des communautés ethniques aux États-Unis, qui assument pleinement la production d’une sorte de barrière soft entre les membres de la communcauté et les autres. Une séparation manifestée  dans leurs façons d’interagir, leurs choix de relations amoureuses, leurs goûts musicaux, par exemple.

Si le communautarisme est pointé du doigt en France, il a été depuis longtemps normalisé aux États-Unis, dans un contexte où toute relation située hors de la sphère intime est de toute façon vécue comme une fiction. Une théâtralisation des relations qui génère une sensation d’étrangeté pour un Européen à qui il semblera souvent se trouver transporté au beau milieu d’un tournage.  
Assez vite, la commande m’apparaît dans toute sa bizarrerie puisque chaque participant au tour est équipé d’un appareil photo et d’une caméra intégrés à son smartphone. Pendant les visites, les voyageurs vont naturellement passer une grande partie de leur temps à produire les traces d’une expérience qui peine à avoir lieu car l’aventure est compromise non seulement par la forme générale du tourisme mais aussi par le dispositif smartphone et l’infiltration permanente des images et des messages d’internet dans le présent, interruptions incessantes qui le rendent poreux, sans continuité, sans consistance.

Comme le voyageur ainsi équipé peine à être au présent, le voici pris par la nécessité de produire autant de preuves de sa venue. S’il ne peut vivre son voyage comme arrivant réellement, il le vivra a minima au travers des mots de ceux qui commentent ses photos régulièrement mises en ligne. 

Ponctuée par des déplacements pressés et des moments d’écoute, leur activité principale, faite de gestes répétés inlassablement, consistera dans la production quasi ininterrompue de traces et l’incessante vérification de ces traces. Dans des temps résiduels, on surprend parfois le regard qui fuit au loin, à toute vitesse. On y voit s’incarner la distance, infinie, au bout de laquelle nos machines nous repoussent.